"TRUST" et le danger de la prédation sexuelle sur Internet

"TRUST" (2012), ou comment Internet peut devenir un outil de prédation sexuelle redoutablement efficace.

L'ex-copain sympa des la série TV "Friends", David Schwimmer, s'est mué en réalisateur particulièrement doué et sensible dans ce film de 2012 qui ne rencontra pourtant pas le succès qu'il méritait. Sans doute le sujet abordé dérangeait-il un public adolescent adepte inconditionnel des réseaux sociaux.

L'histoire s'inspire de faits divers réels : une jeune adolescente de 14 ans, Annie, tombe amoureuse d'un "ami" rencontré sur un réseau social. Elle appartient à un milieu social plutôt privilégié : ses parents sont des américains aisés et ouverts, vivant dans une banlieue tranquille de Chicago. La famille est soudée. Tout semble bien aller dans le meilleur des mondes. Le grand frère rentre à l'université, le papa dirige une société de communication branchée et prospère et Annie intègre un lycée sans histoire où elle brille notamment au sein de l'équipe de volley féminine, au point d'avoir pris "volleygirl13" comme pseudo Internet. Pour ses 14 ans, le père, incarné par Clive Owen, lui offre le dernier ordinateur Apple qui va devenir l'instrument du drame, en faisant entrer dans la bergerie un loup virtuel en forme de prédateur sexuel aguerri et particulièrement pervers.

La stratégie d'hameçonnage du prédateur

"ChRleeCa" (Charlie) - le prédateur - se présente d'abord comme un ado de 16 ans qui chate en utilisant les mêmes codes langagiers que les autres ados. Il pratique ainsi une immersion dans l'univers de ses victimes. Il est omniprésent, flatte Annie dans son narcissisme d'adolescente en quête de reconnaissance et de modèles identificatoires nouveaux, l'encourage et surtout ne porte aucun jugement de valeur susceptible d'offenser la susceptibilité d'un public de jeunes filles sensibles à l'identité réflexive, cette fameuse "réputation" qui tient souvent lieu de personnalité sur les réseaux sociaux. De fil en aiguille, il devient le confident privilégié d'Annie avec laquelle il échange quotidiennement de nombreux messages tant par téléphone que par ordinateur.

Mais Charlie a au moins 35 ans et ses visées sont loin d'être innocentes. Pour préparer Annie au choc visuel de la rencontre destinée à la violer, il procède par étape en lui avouant progressivement qu'il est un peu plus âgé qu'il ne l'a prétendu au départ. Dans un premier temps, il lui avoue qu'il a 20 ans et qu'il est en deuxième année à Berkeley. Pour amadouer les réticences d'Annie à maintenir cette relation "on line", il lui envoie des photos de lui éminemment craquantes pour une ado s'éveillant au désir. Sauf que le jeune sportif souriant des clichés en question n'a rien à voir avec lui.... car Internet se prête à toutes les falsifications et travestissements possible, via des fichiers que l'on peut repiquer un peu partout sans vergogne. Elle ne peut le voir en live puisqu'il prétend que sa webcam est en panne...

Dans un second temps, il lui avoue qu'il a fini la fac et qu'il a en réalité 25 ans. Devançant la colère d'Annie qui lui demande pourquoi il ne cesse de mentir, il l'appelle directement au téléphone, devenant ainsi une voix, un être réel et non plus une série de caractères texto désincarnés. S'engage alors plusieurs semaines d'un dialogue de plus en plus intime, les deux êtres s'avouant des désirs de rencontre de plus en plus pressants. Annie profite d'un jour où ses parents sont partis installer le frère aîné à l'université pour donner rendez-vous à Charlie.

Intelligemment, Charlie lui a donné rendez-vous dans un centre commercial fréquenté, de manière à ce qu'Annie ne soupçonne aucune mauvaise intention de sa part. Survient le choc de la rencontre. Un homme encore plus âgé que prévu (35/40 ans) se présente devant Annie comme étant Charlie. Elle en pleure de honte et de rage mais elle reconnait bien la voix de Charlie et celui-ci s'arrange pour la convaincre que l'apparence physique et l'âge ne sont rien "lorsque deux âmes sœurs se sont trouvées" et qu'il est "bien le garçon avec qui elle a échangé jour et nuit depuis deux mois". Il lui propose de se balader avant de reprendre l'avion pour rentrer en Californie où il est supposé vivre. Il lui offre une glace dans un café et continue de la séduire, prolongeant donc le dialogue jusque là virtuel dans la réalité matérielle de la rencontre en présentiel. Annie en vient à oublier l'homme pour retrouver l'ado dont elle est tombée amoureuse sur le Net. Il prétexte une séance d'essayage de sous-vêtements dont elle rêvait pour la conduire dans un motel où Annie va consentir à un rapport sexuel, que le pervers filme à son insu.

Le déni de la réalité

Traumatisée mais amoureuse, Annie ne dit rien à personne mais comme Charlie ne donne plus de nouvelles, elle se morfond et dépérit au point d'inquiéter ses parents. Brittany, la meilleure amie d'Annie a fortuitement aperçu Annie et Charlie dans le centre commercial de la rencontre. Elle tente de convaincre Annie de tout révéler, en vain. N'y tenant plus, sa meilleure amie dépérissant à vue d'œil, Brittany parle à la directrice du lycée qui prévient la police. Annie est emmené à l'hôpital pour y subir des examens et le FBI s'en mêle. Les parents rejoignent leur fille à l'hôpital et tombent des nues en découvrant qu'elle a été violée par le fameux Charlie avec qui elle chatait depuis deux mois.

Annie souffre du syndrome de Stockholm. Elle en veut à Brittany d'avoir tout révélé, à ses parents et au FBI de vouloir mettre la main sur Charlie car elle croit qu'on les empêche de réaliser leur amour, tels des Roméo et Juliette des temps modernes. Elle rejette ceux qui veulent l'aider, dont la psychologue chargée de la suivre et son père, obsédé par le désir de retrouver lui-même Charlie pour le tuer de ses mains, devient son ennemi juré au point qu'une impossibilité à communiquer s'instaure entre la fille et le père. Seule la mère semble avoir encore une emprise sur sa fille. Annie en vient à vivre dans le déni de la réalité, jusqu'au jour où, grâce à l'ADN de Charlie laissé sur les sous-vêtements d'Annie, l'enquêteur du FBI présente à celle-ci des photos de jeunes filles précédemment violées par Charlie, dont on ignore toujours à quelle identité cet ADN et ce pseudo se rapportent. Devant les visages de celles qui l'ont précédée dans les rets de Charlie - l'une d'elles avait 12 ans au moment de son viol ! - Annie réalise enfin qu'elle "n'est pas l'unique amour de Charlie" et que ces jeunes filles "sont comme elle" et qu'elle "a été stupide" de croire au baratin de celui "qui l'a violée". En prononçant cet aveu, Annie revient à la réalité, sous l'effet cathartique de la parole.

La confiance perdue

Une lente reconstruction commence mais menacée par des évènements extérieurs imprévus. Le père d'Annie, croyant reconnaître un des prédateurs sexuels fichés sur les sites Internet de tracking de délinquants sexuels condamnés, tabasse un autre père de famille venue soutenir sa fille disputant un match de volley auquel Annie participe, provoquant la consternation générale et jetant l'opprobe sur la réputation sérieusement écornée de la malheureuse Annie, au sein de son lycée, ou notre héroïne doit endurer les sourires en coin et les allusions malveillantes. Heureusement, elle regagne l'amitié de Brittany, dont la dénonciation lui a permis de ne pas sombrer dans une névrose qui l'aurait poursuivi sa vie durant.

Mais un photomontage pornographique détournant la photo du visage d'Annie est mis en ligne. Annie le découvre sur un ordinateur de son lycée et décide de rentrer chez elle pour en finir avec la vie, sa réputation étant définitivement perdue pour elle, tant l'emprise du Net et de l'identité réflexive est puissante parmi les jeunes. Elle est sauvée in-extremis par ses parents et le film se termine par la réconciliation d'Annie avec un père éploré, en quête d'amour qui, cette fois-ci, inverse les rôles. Cette scène, un peu mélodramatique mais fort bien jouée, avec de la retenue, permet de mieux comprendre le sens du titre "La Confiance" ("trust" en anglais). Le père révèle à Annie qu'étant enfant, elle avait une confiance indéfectible dans le monde des hommes et qu'il craint que cette confiance ait été anéantie à tout jamais par Charlie. D'autant que ce père nourrit un fort sentiment de culpabilité au regard du drame que sa fille a vécu : il lui a offert l'ordinateur avec lequel Charlie s'est virtuellement immiscer chez eux pour manipuler Annie, il a conçu une campagne publicitaire pour une marque de vêtements branchés dont les visuels présentent de jeunes modèles, presque adolescents, dans des poses particulièrement lascives et, enfin, il n'a pas su voir la menace arriver, trop préoccupé par son travail. Annie le rassure d'un seul regard sur son amour demeuré intact envers son père mais la surprise survient lors du générique de fin où l'on voit une bande vidéo amateur montrant Charlie avec sa femme et son jeune fils, rencontrant un de ses élèves et faisant connaissance avec les parents de ce dernier. L'on découvre alors que ce prédateur sexuel présente toutes les apparences de la "normalité" : père de famille, professeur attentionné et souriant. Rien ne laisse soupçonner en le voyant sourire une dernière fois devant le camescope que tient son jeune fils, qu'il s'agit en réalité d'un prédateur sexuel du Net suffisamment expert pour ne laisser aucun indice sur son identité réelle.

Comme dans la vie réelle, le film s'achève sur ce sentiment d'impunité. Charlie, comme tant d'autres délinquants sexuels, utilise habilement toutes les stratégies de camouflage du Net pour circonvenir ses proies et les violer sans violence, la seule violence étant, par-delà la différence d'âge et d'intention, la manipulation de jeunes cerveaux qui n'ont du monde de la sexualité que "quelques leçons de biologie et pas mal d'illusions", pour reprendre la remarque formulée par l'enquêteur du FBI au père d'Annie.

Un film exemplaire donc, intelligemment construit, crédible et remarquablement interprété par la jeune Liana Liberato, véritablement habitée par son personnage d'adolescente blessée dans sa chair et sa "confiance".

 

Liana LIBERATO

 

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